La dictature des cases

La dictature des cases

La dictature des cases

Cela vient d’où cette fâcheuse tendance à vouloir tout faire entrer dans des cases ? Surtout les gens. Comme si tout pouvait se résumer à une case. Comme si on devait avoir une seule étiquette, une seule couleur, une seule vie…

On a ce besoin de cerner, de catégoriser les gens dans tel ou tel type de profils. Pourtant l’humain est bien plus riche, bien plus complexe, bien plus subtil.

Les choses commencent à changer avec cette philosophie « outside the box » et l’implosion des modèles familiaux. Néanmoins, on attend toujours de nous d’être en phase avec un certain nombre de représentations socio-culturelles.

Alors qu’on dit d’un fou qu’il a une case en moins, la dictature des cases sévit à bien d’autres égards.

Se caser ou se casser ?

Se caser ou se casserUn titre un peu provoc, un jeu de mots un peu foireux, une fausse dualité assumée, une volonté de susciter des réflexions.

Une amie m’a récemment dit : il y a ceux qui font des bébés et ceux qui voyagent. C’est un peu réducteur bien sûr mais elle n’avait pas tout à fait tord. Elle, jeune maman de deux enfants, un peu dépassée ; moi voyageuse insatiable, un peu perchée. Il y avait là comme une frontière naturelle entre deux mondes, deux réalités opposées.

Alors se caser ou se casser ? Si se caser est la hantise de tout.e Casanova, se casser fait la mauvaise réputation du même / de la même Casanova.

Mais si ces deux expressions ont une connotation plutôt péjorative, l’idée n’est pas ici de prendre partie mais plutôt de décrypter des phénomènes de société.

Arrivé à un certain âge, la norme sociale veut qu’on commence à se poser, à se caser. Qu’on ait une petite vie bien rangée avec idéalement la job qui va bien, l’appart ou la maison en crédit, une voiture, un compagnon ou une compagne de vie, des enfants ou commencer à y penser, un chien, un chat, un poisson rouge… Voilà ce qui pourrait résumer les KPI de la réussite sociale.

Je ne porte pas de jugement de valeur sur ce modèle prédominant. Je comprends le sentiment légitime de sécurité, de stabilité tant professionnelle, émotionnelle que familiale qui va de pair. Ce qui me dérange, en revanche, c’est qu’il soit bien souvent pensé comme modèle unique, comme une fin en soi, comme la seule alternative plausible sous peine d’être un poète utopiste, un uluberlu farfelu, un marginal à la marge… un fou avec une case en moins…

Si on n’est pas dans ce moule, alors on n’est pas « normal ». Au final, je dirais presque même qu’on dérange car on ébranle une croyance que l’on pensait vérité, que l’on pensait unanime.

Aujourd’hui, avec les mutations sociétales, beaucoup ne se reconnaissent plus dans ces représentations de la réussite. La société change et devient de plus en plus complexe en termes de trajectoires de vie. Nous avons la bougeotte, la « bougitude », on ne veut plus de cette vie mono linéaire alors on se casse… on casse les codes. Certains s’échappent d’une vie de couple ou d’un travail devenu étouffant. D’autres expérimentent simplement un autre mode de vie plus alternatif, plus nomade.

On le sait, le voyage forme la jeunesse. Entre les études, les stages à l’étranger, les visas vacances travail, les tours du monde qui poussent comme des petits champignon, l’étranger est à porté de main, l’étranger n’a plus rien d’étrange… Mais ce qui semble admis et même encouragé pour les jeunes devient douteux quand on passe la barre des 35 ans. C’est comme si, à un moment, on était rattrapé non pas par l’horloge biologique mais par le cadran social. Assez vagabondé, il est temps de se caser !

L’implosion des modèles familiaux, la montée de l’individualisme, la quête du bonheur, du sens, de l’épanouissement viennent néanmoins un peu bouleverser les codes. La frontière devient de plus en plus floue. Et finalement d’ailleurs, il n’y a qu’un S qui sépare ceux qui se casent de ceux qui se cassent. On peut occuper tour à tour l’une ou l’autre position ou encore se caser en se cassant, se casser en se casant.

Cases à cocher ou vie pré-formatée

Cases à cocher, vie préformatéeNe pas rater le coche de cocher la bonne case, d’être sur la coche, d’être dans la case.

C’est triste à dire mais nous sommes souvent réduis à des formulaires pré-remplis, des cases à cocher. Question à choix unique, multiple, quiz de personnalité. Simple case… Nous ne sommes quasiment plus des personnes, nous sommes des cas de figure.

Personnellement, j’ai souvent le sentiment de ne pas m’y retrouver, de ne pas rentrer dans ces foutues cases. Soit il n’y a aucun élément de réponses qui me correspond réellement, soit au contraire, j’aurais envie de tout cocher alors qu’il n’y a qu’une seule réponse possible.

Aujourd’hui encore, j’ai fait un test de personnalité pour un emploi et la pertinence de ce dernier m’a laissée quelque peu perplexe… Est-ce qu’on peut réduire des personnes, des expériences, des vies à des cases pré-formatées, à des réponses pré-construites ? Est-ce que ça ne pourrait pas se décliner en autant de possibilités qu’il y a de personnes, en autant de possibilités qu’il y a de situations ? En réalité, tout est question de contexte. Nous sommes tous uniques et multiples et nos vies sont vouées à être de moins en moins linéaires.

Qu’on le veuille ou non, nous allons être obligés de transcender les cases. Avec l’avénement du numérique et l’émergence des nouvelles technologies, les métiers se réinventent continuellement. Ce changement de paradigme entrainera une flexibilité professionnelle et une nécessité à se réinventer, à se démultiplier.

Finalement, nous sommes plutôt un grand patchwork, à tisser avec nos gouts, nos couleurs, nos faiblesses et nos forces.

Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je suis souvent mal à l’aise. Je ne sais jamais vraiment quoi répondre de façon succincte parce que dans tous les cas ce serait réducteur à quelque chose qui ne me correspond pas réellement. Alors pour ne pas assommer mon interlocuteur, ma réponse fluctue en fonction du contexte.

En ce moment, je vis au grès du vent, je me cherche, je cherche l’équilibre entre mes valeurs, mes intérêts et mes compétences. Je n’ai plus de travail stable depuis deux ans. Pour autant, je n’ai pas l’impression de ne rien faire ou de stagner. Bien au contraire, j’ai entrepris bien plus de choses, franchi plus de barrières ces deux dernières années. Malgré tout, je ressens la pression de mon entourage, d’une partie de ma famille ou de mes amis qui ne comprennent pas mes choix, mais aussi de la part d’illustres inconnus. Renoncer à une situation confortable pour se lancer dans le grand vide : stupide ou courageux ? Pour moi c’était juste devenu vital.

Mais pour exister socialement, il faut avoir une situation. Pour être considéré, il faut bien gagner sa vie. Mais surtout, il faut qu’on puisse vite te catégoriser et te mettre dans une case. Est-ce qu’on peut se résumer à un métier, à une activité, à un ou plusieurs centres d’intérêt ? S’intéresser à plein d’affaires, ne pas chercher à se spécialiser, c’est souvent vu comme une marque d’instabilité, moi je préfère le voir comme une force, comme une richesse.

Entrer dans la danse, sortir des cases

Entrer dans la danse, sortir des casesJe ne prône pas non plus l’anarchie et si je suis anticonformiste, ce n’est pas par pur esprit de contradiction. J’aime simplement questionner les normes. Est-ce qu’elles ont un fondement sensé. Evidemment cela pose la question de l’objectivité mais de faire les choses par pure convention sans même s’interroger sur leurs raisons ne me semble pas suffisant. Entrer dans la ronde humaine et sortir des sentiers battus, c’est plus ce qui résumerait ma façon de voir les choses. Respecter la personne par son unique qualité d’être humain et remettre en question les cadres pré-définis.

En Bande Dessinée, la case, c’est la zone de dessin délimitée par un cadre. Certains dessinateurs ont d’ailleurs tenter de re-questionner ce concept de case et d’en déconstruire le cadre.

En effet, pourquoi ne pourrait-on pas déborder, contourner, colorier, imploser cette case ? Avoir la curiosité d’aller plus loin, juste pour voir ce qu’il y a derrière, à l’instar de Platon et de sa caverne.

Sortir des cases, c’est remettre en question des représentations socioculturelles, des stéréotypes, des conventions mais c’est aussi rester ouvert sur le monde et remettre en question ses propres croyances.

Sortir des sentiers battus, c’est avant tout un état d’esprit. Ce n’est pas forcément dans l’entrepreneuriat que ça se joue ou plutôt si dans l’entrepreneuriat de soi. C’est repousser ses propres limites, sortir de sa zone de confort. Etre là où on ne nous attend pas mais être surtout là où on ne s’attend pas soi-même.

Comme j’aime à le dire « on n’est pas tous fait pour être leaders, mais on peut tous être Faiseurs ». On peut tous prendre en main son destin, et d’ailleurs si on ne le fait pas, personne ne le fera pour nous. Nous sommes le pilote de notre propre épopée. Et à contrario nous sommes bien souvent notre propre frein car nous fixons nos propres barrières consciemment ou inconsciemment.

Il y a encore quelques jours, j’entendais quelqu’un me dire « oui mais moi je suis timide, je n’oserai pas, en plus je suis casanière, j’ai du mal à sortir de chez moi ». C’est sûr qu’il faut un minimum de motivation, d’envie de se bouger. Mais aujourd’hui avec les outils, les ateliers de coaching, de brainstorming, de créativité en tout genre qui existent, si on a l’envie, si on est proactif, on ne peut que se laisser prendre au jeu. De fil en aiguille, on gravit des échelons, on se dépasse sans même s’en rendre compte. Et le plus jouissif : cela devient grisant, addictif.

D’ailleurs, pour rebondir sur la timidité, je pense que je suis un des meilleurs contre-exemples et les personnes qui me connaissent depuis longtemps pourraient en attester. Aujourd’hui encore je n’arrive pas toujours à la masquer parfaitement, mais j’ai appris à l’apprivoiser et j’essaie de la transformer en une force.

A propos des croyances et des fausses vérités, je vous recommande la vidéo de Et tout le monde s’en fout.

Retour à la case départ

Retour à la case départCette expression renvoie à une certaine vision de la réussite. « Revenir à l’endroit où on a commencé. Se retrouver dans la même situation qu’au début malgré les efforts fournis ». Cela induit, qu’entre temps, on n’a pas vraiment avancé. Alors que quelque soit notre cheminement, on avance toujours. En réalité, il n’y a jamais de retour à la case départ, il y a un cumul d’expériences, d’apprentissages, de nouveaux challenges à relever. Tout au long du processus, on continue d’apprendre, de grandir, de se forger une vie professionnelle et personnelle.

Par ricochet, cela questionne notre vision de l’échec. Dans notre société, il est vu comme un fléau. Alors que la France punit l’échec, aux Etats-Unis, c’est une partie intégrante de l’apprentissage, c’est le pendant de la réussite. Bien souvent, il n’y a pas de talent inutile, juste des talents mal utilisés. Les échecs sont là pour nous aider à mieux les utiliser.

Revenir à la case départ induit aussi cette notion de course contre le temps. Comme si la vie c’était un circuit, un Monopoly. Je pense plutôt que l’important est de garder sa ligne directive. On a le droit de faire des détours, de se perdre en route, de rebrousser chemin, de prendre une autre voie car au final « tous les chemins mènent à Rome ». Le tout est de garder le cap sur ce qui nous meut, ce qui fait qu’on est nous, entier avec nos valeurs, nos contradictions, nos passions.

La réussite n’est pas forcément professionnelle ou pécuniaire. L’ambition est différente pour chacun. L’important c’est surtout d’être en phase avec soi-même, avec ses aspirations propres.

Le problème c’est que souvent, à la dictature des cases, s’ajoute la boulimie de la performance. Toujours plus, toujours mieux, toujours plus vite… à s’en rendre malade. Je suis d’ailleurs toujours surprise par ces offres d’emplois qui prônent une resistance à la pression, au stress comme une qualité indispensable. Est-ce que c’est ça aujourd’hui que l’on veut mettre en lumière alors que l’on connait les effets néfastes d’un stress continu. Le stress peut parfois être profitable et certains en ont besoin pour être efficient mais quand il est imposé, subi, alors il peut avoir des conséquences redoutables. C’est parfois même kamikaze.

Alors que les burn-out ne cessent d’augmenter, on oublie de mettre l’accent sur la créativité, sur cette capacité à se réinventer, à trouver des solutions dans la complexité, à renaitre de ses cendres. 

Pour conclure, je reprendrai une citation entendue dans un événement intitulé Sortie de Zone, une belle coincidence alors que j’avais déjà amorcé cet article et un très bel événement organisé par J’entreprends Québec, qui excelle en matière de créativité et de déconstruction des cases.

« Il y a ceux qui vivent leur vie, ceux qui rêvent leur vie et ceux qui font leur vie » (Emmanuel Thiéblin, CEO du groupe Sushi Taxi).

Je crois que pour rester fidèle à moi-même et à l’esprit de cet article, je navigue un peu entre les trois dépendamment des périodes et des circonstances. Mais tout ça pour dire qu’il ne tient qu’à nous de modeler notre vie et de construire nos cases à notre image.

Morgane Viguet

Passionnée d’écriture et de voyage, de découverte et de partage, Morgane aime apprendre et explorer en permanence, découvrir de nouvelles cultures, de nouveaux espaces, de nouvelles façons de réinventer le monde qui nous entoure. Résolument curieuse, elle s’intéresse à des sujets très variés, allant de la culture à l’innovation, en passant par les ressources humaines et l’entrepreneuriat. Ancienne étudiante en histoire du genre, Morgane a toujours porté un regard particulier aux problématiques hommes/femmes. Tombée dans le Web autour d’un (heureux) hasard, la toile s’avère être un fabuleux espace de fouille, de recherche, d’échange et de créativité rendant possible une mutation des genres et des pratiques socio-culturelles. Informer, surprendre, enchanter, créer, co-créer… à l’heure de l’Open source, de l’économie collaborative, le champ des possibles est infiniment grand. Un tantinet aventurière, Morgane aime relever des défis et se dépasser. Avec son projet MétamorFaiseurs, elle est partie à la rencontre d'ambassadeurs du changement dans le monde autour de l'éducation, l'égalité homme/femme et l'environnement et se lance dans la réalisation d'un webdocumentaire. MétamorFaiseurs : un monde en mutation, des Faiseurs en action !