Des films X aux films Y : Quel Porno pour les Ados ?

Des films X aux films Y : Quel Porno pour les Ados ?

Des films X aux films Y : Quel Porno pour les Ados ?

Des stéréotypes de genre véhiculés de plus en plus tôt, une éducation sexuelle au rabais, des comportements toujours plus sexués… La génération d’adolescents d’aujourd’hui est-elle vouée à un dramatique et violent retour en arrière ?

Celle qu’on appelle déjà la génération Youporn, dopée à Internet, à la culture de l’image et à la mise en scène sexualisée du corps, est-elle contaminée par la banalisation de la pornographie ? Et qu’en est-il de notre rôle ? Comment nous, la génération post-libération sexuelle, qui a baigné dans le girl power, avons-nous pu laisser cette situation se produire ? Avons-nous fini par baisser la garde à trop considérer que tout nous était acquis ? Si nous avons laissé le monde de la libération sexuelle se transformer en monde de l’hyper-sexualisation où les injonctions à assumer sa sexualité sont légions de plus en plus tôt, n’est-il pas de notre responsabilité de renverser la tendance ?

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Une éducation sexuelle à la sauce « Tubes »

Bien qu’elles soient obligatoires tout au long de la scolarité, les séances d’éducation à la sexualité devant avoir lieu à l’école apparaissent plus que négligées (dans 4 % des collèges il n’y en a tout simplement aucune. Dans 11 % des lycées, seulement 10 % à 21 % des classes ont leurs trois séances obligatoires) [1]. Majoritairement, l’éducation sexuelle est associée au cours de Sciences de la Vie et de la Terre où il est plus souvent questions de reproduction et de contraception que de plaisir ou de respect entre les sexes. Conséquence, les jeunes ont recours à un apprentissage bricolé : d’après l’OPEN [2] à l’âge de 15 ans, la moitié des adolescents a déjà vu un film pornographique et près d’un ado sur deux estime que les vidéos pornographiques ont participé à l’apprentissage de sa sexualité (largement supérieure à la population adulte). L’essentiel de la consommation pornographique des ados s’effectue sur Internet (51%) via des sites gratuits (96%) mais aussi majoritairement sur mobile ou ordinateur portable. Le film érotique du dimanche soir sur M6 semble bien mort et enterré. La fréquentation des sites pornographiques est en hausse : la moitié des adolescents âgés de 15 à 17 ans a déjà surfé sur un site pornographique (+ 14 points en 4 ans). Si les écarts entre sexe s’estompent, la fréquentation des sites X reste une pratique très genrée : garçons (63%) vs filles (37%) bien qu’on constate une réelle hausse chez ces dernières.

Si l’accès à la pornographie est de plus en plus précoce, cette première expérience est jugée prématurée pour une majorité d’adolescents : plus d’un ado sur deux (55%) considèrent qu’ils étaient « trop jeunes » la première fois qu’ils en ont vu. Comme une sorte de symbole du rôle social qu’elle peut jouer, on découvre que l’initiation à la pornographie est la plupart du temps une expérience collective pour les filles (53% ont vu leur premier porno avec un.e.s ami(e)s ou petits amis) alors que le premier visionnage d’un film X constitue pour 64% des garçons une expérience solitaire. Preuve également, s’il en était besoin, du tabou de la pratique de la masturbation féminine.

Un point rassurant tout de même : la pornographie n’est pas une réelle « incitation à la débauche » car elle n’a pas encore eu d’impact sur l’âge du premier rapport sexuel. Son influence est cependant plus inquiétante sur la banalisation de certaines pratiques, sur les représentations qu’elle véhicule et surtout sur le flou qu’elle instaure autour de la notion de consentement au sein même des films. L’étude du Health Behaviour in School-aged Children révèle que 22% des jeunes filles « initiées » au rapport sexuel précoce (classe de 3ème) auraient préféré que ce rapport sexuel ait lieu plus tard et 9% n’en avaient pas vraiment envie (vs 4 % des garçons). Cela pose évidemment la question du consentement, « fortement marquée par les normes hiérarchisées de masculinité et de féminité », selon le HCE. « La possessivité de certains garçons, qui peut se traduire en violence physique, est perçue comme une marque d’amour. 

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La Pornocratie, un modèle devenu prédominant ?

Evidemment, ceci n’est pas qu’une question d’adolescents qu’il serait bien injuste de blâmer mais de culture pornocratique à grande échelle. Élément significatif de la démocratisation des images à caractères pornographiques : plus de 50% des ados sont déjà tombés par hasard sur un extrait vidéo à caractère pornographique. La première exposition arriverait en moyenne à l’âge de 11 ans. Une banalisation liée à la consommation web qui montre l’importance que les fameux « tubes » ont pris. Car le porno, aussi, s’est fait ubérisé. Sur les « tubes », les filles y sont classées par catégories (on ne trouve que trois ou quatre catégories concernant les hommes), le vocabulaire utilisé est non seulement dégradant mais surtout extrêmement violent sur la description des rapports qui ne le sont pas moins. Les films sont dans le registre performatif plutôt que dans celui du désir, les pratiques sont de plus en plus extrêmes, les acteurs et actrices professionnel.le.s-amateur.e.s. Le tout dans une logique de production et de diffusion massives dont le seul but est de générer du trafic et de la data afin de les revendre. Au détriment des principales concernées, les actrices exploitées avec le plus grand irrespect, des conditions de production et de travail. « En six ans, l’humanité a regardé l’équivalent de 1,2 million d’années de vidéos pornographiques » nous apprend Ovidie dans « A quoi rêve les jeunes filles ? ».

Au-delà des pratiques pornographiques, ce sont de nouvelles normes qui s’imposent aux jeunes femmes et aux jeunes hommes derrière les nouvelles apparences de sexualité libérée. Bien loin de leurs ainées qui s’étaient réappropriées leur corps comme « outil politique », la libération de la sexualité des femmes a été récupérée à des fins mercantiles. La surabondance d’images sexuelles et l’utilisation de l’imagerie pornographique dans les mises en scène de soi conduisent à une reproduction de standards sexués et de schémas archaïques femme-objet / homme dominant. « On parle beaucoup plus de sexe mais pas forcément de manière plus libérée : la sexualité exacerbée apparaît comme une obligation », juge Clarence du blog Poulet rotique.

L’injonction à la sexualité libérée ne serait que l’héritière du devoir conjugal moralement malaisé depuis la reconnaissance du viol entre époux. La forme a changé mais pas le fond, ce sont simplement de nouvelles exigences qui sont imposées : « Au final, cette génération n’est ni plus libre, ni plus aliénée que les précédentes. Avant on encourageait les femmes à être de parfaites fées du logis. Aujourd’hui on leur explique que la fellation est le ciment du couple. » déplore Ovidie.

Et les fameuses injonctions contradictoires se ressentent dès le plus jeune âge : « Les jeunes filles subissent toujours plus la double injonction de devoir se montrer désirable mais respectable », comme le dit le HCE. La journaliste Clarence Edgard-Rosa constate « une injonction à être sexuellement libérée quand on est une jeune femme, avec cependant le spectre de la salope nous attend au tournant ». D’après Michel Bozon, les femmes sont enfermées par des normes qui entourent la sexualité, en devant « aimer le sexe mais pas trop », en apprenant « à être un peu pute, mais uniquement dans le couple ». De leur côté, les jeunes hommes ne sont pas en reste « encore valorisés selon une norme de virilité, et notamment une appétence supposée naturelle pour la sexualité ».

Le monstre Internet a-t-il réellement réinstauré si ce n’est creusé une division des sexes en multipliant les représentations et les espaces sexistes ? Les nouveaux modèles auxquels sont exposée.e.s ces jeunes filles et garçons sont-ils eux-mêmes reproducteurs d’anciens schémas dans leurs expositions sur-sexualisées ? Ces revendication de sexualité assumée seraient finalement instrumentalisées à des fins de reproduction des structures de domination qui ont été bouleversées dans d’autres domaines. N’y a-t-il pas une voie pour uberiser l’ubérisation de la pornographie et contrer les « tubes » ?

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Les Films Y : Repenser la transmission et l’apprentissage de la sexualité

Loin de nous l’idée d’intenter un procès à l’industrie pornographique, nous pensons qu’il est au contraire nécessaire de prendre le taureau par les cornes. Ce qui est problématique ce n’est pas tellement le contenu pornographique en lui-même mais ce qu’il met en scène et par qui il est consommé. Puisque, statistiquement, le premier contact sexuel se produit devant un écran (la majorité des ados a déjà surfé sur un site pornographique à 15 ans mais aura son premier rapport sexuel à 17 ans), il est indispensable que ces contacts soient plus « safe ». Si les adolescents se servent du porno pour leur éducation sexuelle, ne convient-il pas de l’envisager en tant que tel et de proposer une pornographie éducative ? Ce n’est pas vraiment le sujet qu’on a envie d’aborder avec des enseignants ou avec ses parents…

Car dans le fond, comment blâmer ces adolescents qui font simplement preuve de curiosité voire de transgression propre à leur âge ? Comment leur expliquer la réalité d’une relation sexuelle, eux qui passent en un clic de représentations sexuelles dessinées sur des BD éducatives à une double pénétration ou un bukkake sur Youporn ? Aucun des deux modèles ne représentent la pluralité des corps ni la réalité des rapports. « Les rapports interchangeables sont effectués par des acteurs sans noms, parfois sans visages, auxquels des enfants sont exposés juste après qu’on leur ait vendu le prince charmant » dit avec justesse Maïa Mazaurette [3] , pour autant « le porno ne connaît ni contre-pouvoirs, ni contre-discours ». Comment continuer à leur dire que la pornographie ne représente pas la vraie sexualité alors qu’aucune alternative n’est disponible pour leur montrer ce qu’elle est réellement ?

N’est-il pas enfin temps de proposer d’autres types de contenus ? N’est-il pas enfin temps d’enlever nos œillères, d’accepter le fait que les mineurs ont accès à la pornographie et de s’adapter à leur consommation ? Des films compatibles avec un public jeune, des films « Youth Friendly », des films Y et pas seulement X ! Et pourquoi pas même de la pornographie tutorielle, bien loin des rubriques sexo des magazines féminins comme masculins, des Tutos Sexualité ? Bien évidemment les réalisatrices de films pornographiques féministes ont ouvert la voie depuis longtemps. Certain.e.s youtubeurs et youtubeuses ont également saisi le sujet de la sexualité comme Parlons peu parlons cul ou Sexplora sans pour autant aller jusqu’à montrer les images. Très adaptée au public adolescent, la websérie suisse Teen Spirit (qui rappelle le titre du livre de Virginie Despentes – et bien sûr Nirvana) « qui parle teub, teuch, poils, IST, harcèlement, sexto, porno et plein de trucs qui occupent 80% de ton cerveau (et de ton smartphone) » amène un nouveau souffle dans le genre. Les hackatons aussi se multiplient comme le SexTechLab ou encore les conférences DigiSex.

Puisque là est le principal enjeu : rendre visible les solutions qui se dessinent et parvenir à fédérer les différents acteurs de la chaine en faisant prendre leurs responsabilités aux producteurs et bien sûr aux diffuseurs. Surtout aux diffuseurs : un site pornographique n’est qu’un media digital comme un autre qui vit de son trafic. Disputer ces canaux de diffusion fait également partie des défis à relever. Si l’on regarde bien, la pornographie éducative ou « Youth Friendly » pourrait représenter non seulement un nouveau marché pour l’industrie, mais aussi certainement l’occasion de remettre un peu d’éthique dans ce milieu.

Alors qu’attendons-nous ? Pourquoi tout le monde s’accorde tant à dire qu’il faut protéger les enfants de la pornographie alors qu’il est si difficile de mettre en place des solutions efficaces ? L’évidence est pourtant sous nos yeux : si la question du porno est si peu posée c’est qu’elle interroge une partie de nous-mêmes et de la raison pour laquelle nous consommons ces vidéos aux pratiques de plus en plus extrêmes. « Nous ne pourrons pas prendre de décisions concernant les jeunes tant que nous n’aurons pas répondu en tant que vieux : pourquoi, nous, adultes, regardons-nous ces contenus ? Ce n’est pas notre réponse à la pornographie qui est problématique – nous ne répondons à rien. C’est le refus du questionnement qui est irresponsable. » nous confirme Maïa Mazaurette. Proposer des contenus alternatifs ne remplacera pas les contenus déjà existants et ceux qui suivront dans le même registre, cela ne résout qu’une seule partie de l’équation en la repoussant dans le temps. Pourtant à l’heure où de nombreux droits fondamentaux sont remis en question, il est urgent d’expliquer aux jeunes que leur corps n’est la possession de personne si ce n’est d’elles et d’eux-mêmes, qu’il n’est soumis à la volonté de personne si ce n’est d’elles et d’eux-mêmes, que la sexualité relève du plaisir et non de la performance et que chacun.e a le droit d’en jouir comme elle ou il l’entend. L’éducation à la sexualité c’est aussi l’éducation à l’égalité.

 

[1] Rapport sexualité des jeunes Haut Conseil à l’Egalité – HCE, 2016

[2] Étude : Les adolescents et le porno : vers une « Génération Youporn » ? – OPEN et Ifop, 2017

[3] « Les enfants et la pornographie : nous sommes des autruches ! » – Le Monde, Avril 2017

Celine PARSOUD

Céline est une jeune spécialiste des medias, bercée par l’innovation et l’univers du digital. Après plus de 5 ans passés à évoluer au sein du premier groupe media français, elle décide en 2016 de devenir « extrapreneure » sur les questions d’Egalité Femmes-Hommes liées au Digital. Engagée au travers de WoMen’Up, elle s’investit pour faire voler en éclats les a priori sur les jeunes générations et la mixité. Poursuivant des études sur le Genre, elle souhaite proposer un féminisme démocratisé avec un regard neuf, jeune et décomplexé. Plus que jamais investie pour bousculer les stéréotypes, Céline est l’ambassadrice d’un renouveau féministe porté par WoMen’Up, aussi bien en entreprise que dans la société civile, afin de redéfinir les codes de notre monde.